La Revue Perspectives
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Le jour où un État a éteint le meilleur modèle du monde

Le 12 juin, un État a éteint le meilleur modèle du monde. Ce que ce précédent révèle sur votre dépendance à l'IA, les quatre couches qui vous exposent — et comment utiliser ces outils sans jamais en dépendre.

Par Jean-Charles Kurdali — Budapest

Bonjour, c'est Jean-Charles.

Cette quinzaine, trois événements sans rapport apparent racontent la même histoire.

Je vais vous la raconter, parce qu'elle décide d'une chose que vous croyez maîtriser : votre rapport à l'intelligence artificielle.

Le 12 juin, un État a éteint le meilleur modèle du monde

Le 9 juin, Anthropic met en ligne Fable 5 et Mythos 5, les modèles les plus puissants jamais rendus publics.

Trois jours plus tard, le Department of Commerce américain ordonne à l'entreprise d'en couper l'accès à tout ressortissant étranger, partout dans le monde, jusqu'à ses propres salariés sur le sol américain, sous peine de poursuites pénales (Forbes, PYMNTS).

Le modèle n'a pas été piraté. Il n'est pas tombé en panne.

Un gouvernement a décidé que cette intelligence ne franchirait pas ses frontières, et elle s'est éteinte pour le reste du monde en quelques heures.

Howard Lutnick, secrétaire américain au Commerce
Howard Lutnick, secrétaire américain au Commerce : l'homme dont l'ordre a éteint Fable 5 pour le reste du monde.The White House

Pendant qu'Anthropic se met en conformité tout en contestant, la France fait le mouvement inverse.

Le 16 juin, à la veille de VivaTech, Matignon annonce 655 millions d'euros supplémentaires pour l'IA, généralise un assistant souverain bâti sur Mistral à plus d'un million de fonctionnaires, et rompt le contrat qui liait la DGSI à l'américain Palantir au profit d'un acteur français (Les Numériques, Public Sénat).

Arthur Mensch, fondateur de Mistral AI, à VivaTech
Arthur Mensch (Mistral AI) à VivaTech : la France parie sur sa propre couche cognitive.Stéphane Lemouton / Sipa

Le même jour, le Pentagone reconnaît sous serment qu'un dérivé de Grok, le « Grok Gov Model », a servi à désigner près de 2 000 cibles en 96 heures lors de frappes en Iran (Le Monde).

L'application Grok de xAI
Grok, l'IA de xAI : du chatbot grand public au modèle de ciblage militaire.Reuters

Trois scènes, une seule leçon.

La couche d'intelligence sur laquelle vous construisez n'est plus un logiciel que vous achetez.

C'est une infrastructure régalienne, qu'un État peut éteindre, qu'un milliardaire peut racheter, qu'une juridiction peut confisquer.

Il y a deux façons de vivre avec l'intelligence artificielle : l'utiliser, ou en dépendre.

La première vous laisse libre de partir. La seconde fait de vous l'otage d'un fournisseur, d'un laboratoire et d'un drapeau.

La plupart des dirigeants et entrepreneurs croient avoir une stratégie IA.

Ils ont une dépendance qu'ils n'ont jamais nommée ou conscientisée réellement.

Ce qui vaut pour les États vaut pour vous

On peut regarder ces trois scènes comme de la géopolitique lointaine, un duel d'États et de milliardaires qui se joue très loin de vos enjeux personnels et professionnels.

Ce serait une erreur de lecture.

Je construis sur ces modèles tous les jours.

Le 12 juin, je ne me suis pas posé la question en théoricien, je me la suis posée en utilisateur qui venait de comprendre que son accès pouvait sauter sans préavis.

Sur quoi est-ce que je construis, au juste ?

Qu'est-ce qui s'arrête, chez moi, si on me coupe demain ?

La même logique descend jusqu'à vous.

Posez-vous les trois mêmes questions, honnêtement.

  1. Sur quel modèle tourne aujourd'hui votre activité, votre produit, votre façon de travailler ?
  2. Que se passe-t-il si demain l'accès saute, si le prix double sans préavis, si le modèle se dégrade en silence sur la tâche précise dont vous dépendez ?
  3. Et combien de jours vous faudrait-il pour basculer ailleurs sans tout casser ?

Si la dernière réponse se compte en semaines, vous n'utilisez pas un outil. Vous en dépendez.

La nuance paraît mince tant que tout fonctionne.

Elle devient existentielle le jour où quelqu'un, quelque part, décide à votre place.

Les quatre couches de votre dépendance

Pour répondre honnêtement à ces questions, encore faut-il savoir où, exactement, vous dépendez.

La dépendance à l'IA n'est pas un bloc.

Elle a quatre couches, et chacune appelle une réponse différente.

Schéma des quatre couches de la dépendance à l'IA
Les quatre couches de la dépendance : trois que vous louez, une que vous bâtissez.Illustration Perspectives

1/ Le modèle. Vous louez une intelligence que vous ne contrôlez pas. Elle peut se dégrader en silence, être dépréciée du jour au lendemain, voir son prix doubler. La réponse tient en un mot : la portabilité. Routez vos usages, gardez une alternative au chaud, un modèle open-weight ou un concurrent, ne codez jamais un seul fournisseur en dur dans votre produit. Le jour où l'un flanche, vous basculez sur l'autre.

2/ Le laboratoire. Derrière le modèle, il y a une entreprise. Sa santé politique, financière et réputationnelle devient la vôtre. Anthropic vient de se retrouver pris en étau entre son produit et la Maison-Blanche. Ce n'est pas vous qui avez choisi ce combat, mais c'est vous qui en subissez les coupures. Traitez votre fournisseur d'intelligence comme un risque de contrepartie, exactement comme vous le feriez d'une banque à qui vous confiez votre trésorerie.

3/ La juridiction. Au-dessus du laboratoire, il y a un État. Et un État peut confisquer un accès du jour au lendemain, par un simple ordre administratif, sans vous demander votre avis. Le 12 juin l'a prouvé côté américain. La France y répond avec son assistant souverain. Connaissez votre exposition juridictionnelle. Privilégiez ce qui reste opérable sous plusieurs régimes plutôt que ce qui dépend du bon vouloir d'un seul.

4/ Les données et le contexte. C'est la seule couche que vous pouvez réellement posséder. Mon contexte, je le possède : il vit dans mes notes, structuré, transférable d'un modèle à l'autre. Le jour où je change de fournisseur, je ne repars pas de zéro. C'est ça, un credible exit : pouvoir partir sans tout perdre.

Et c'est précisément là que la valeur se déplace.

Le modèle, lui, devient une commodité.

ChatGPT vient de passer sous la barre des 50 % de part de marché pour la première fois (TechCrunch), un modèle chinois gratuit s'est hissé numéro un mondial du code, et les fournisseurs se livrent une guerre des prix.

Quand le modèle vaut de moins en moins, ce qui vous protège n'est pas le modèle que vous louez, c'est le contexte que vous possédez : vos données, vos process, votre mémoire d'entreprise, la définition de ce que « bien fait » veut dire chez vous.

Les trois premières couches, vous les louez.

La quatrième, vous la bâtissez.

C'est la seule qu'aucun ordre administratif ne peut éteindre, et c'est la seule qui reste quand tout le reste change de main.

On a déjà vu ce film

Cette histoire n'est pas nouvelle.

Elle a déjà eu lieu, à la génération précédente, et comme souvent dans l'Histoire, nous en avons gardé une amnésie confortable.

Bill Gates lors de sa déposition au procès United States v. Microsoft, 1998
Bill Gates pendant sa déposition au procès United States v. Microsoft (1998) : le dernier grand verrou technologique.U.S. Dept. of Justice / archives

Dans les années 1990 et 2000, des millions d'entreprises et des États entiers se sont retrouvés prisonniers d'une infrastructure qu'ils ne contrôlaient pas.

Le système d'exploitation, c'était Windows.

La bureautique, c'était Office, et ses formats fermés rendaient chaque document otage du logiciel qui l'avait produit.

Le matériel suivait, verrouillé par le couple Windows-Intel.

Vous ne choisissiez pas vraiment ces outils. Vous y entriez, et vous n'en sortiez plus.

Le mécanisme avait même un nom, révélé lors du procès antitrust United States v. Microsoft.

Un cadre d'Intel a témoigné sous serment de la stratégie maison, résumée en trois mots : embrace, extend, extinguish (documents du Department of Justice).

Adopter un standard, l'étendre avec ses propres extensions propriétaires, puis étouffer toute alternative.

Il a fallu une décennie de bataille judiciaire, jusqu'à l'arrêt de 2001, pour desserrer l'étreinte.

L'intelligence artificielle est le même piège, à une puissance que nous n'avons jamais connue.

En 2000, le verrou portait sur votre tableur et votre traitement de texte. Aujourd'hui, il porte sur la couche qui pense, qui rédige, qui décide, qui code à votre place.

Le lock-in ne concerne plus vos fichiers. Il concerne votre cognition.

Il y a pourtant une bonne nouvelle dans cette histoire, et elle est décisive.

Microsoft a fini par être contourné.

Pas par un concurrent frontal, mais par l'open source, par le web, par le cloud, par tous ceux qui ont gardé une porte de sortie ouverte pendant que les autres signaient leur dépendance.

Le verrou n'a jamais été une fatalité.

Nous avons tous des chemins d'accès à la liberté.

Notre parti pris : la souveraineté de l'outillage

Si je vous écris cela, ce n'est pas pour vous vendre une peur.

C'est parce que nous bâtissons, chez Perspectives, un écosystème de produits et de services autour d'une conviction simple : à l'ère de l'IA, la souveraineté de l'outillage n'est pas un supplément d'âme pour puristes, c'est le cœur du sujet.

Quand nous construisons pour un client via notre branche B2B, nous ne lui vendons pas de l'IA.

Nous construisons le contexte qui lui restera quand les modèles auront changé trois fois.

C'est le même réflexe que j'applique à tout le reste dans ma vie personnelle.

La monnaie ? Bitcoin en alternative aux monnaies étatiques.

La pensée ? Les livres en acte de résistance aux réseaux sociaux et au scroll infini.

La carrière ? L'esprit d'entreprise et l'entrepreneuriat en rébellion contre le salariat et les 8 h par jour dans un bureau.

La souveraineté n'est pas un état qu'on atteint une fois pour toutes, c'est un réflexe qu'on entretient, dans chaque dépendance qu'on accepte ou qu'on refuse.

Et c'est aussi une question européenne.

La voie américaine consiste à concentrer l'intelligence dans quelques mains, puis à la louer au reste du monde, qui dépend.

La riposte française de cette quinzaine, imparfaite mais lucide, dit autre chose : on peut décider de posséder sa couche cognitive plutôt que de la sous-traiter à une puissance étrangère.

Ce choix qu'un État pose à son échelle, vous pouvez le poser à la vôtre.

Où vous situez-vous

Ces quatre couches ne pèsent pas du même poids selon l'endroit où vous vous trouvez.

Voici par où commencer.

Si vous êtes entrepreneur ou dirigeant : votre priorité est la quatrième couche. Architecturez la portabilité dès le premier jour, mais surtout, construisez et possédez votre contexte, ce que nous appelons le cerveau de l'entreprise. C'est lui, et non le modèle du moment, qui fera votre valeur dans cinq ans. On vous aide à le faire ici.

Si vous dirigez une organisation déjà installée : vos angles morts sont la deuxième et la troisième couche. Vous avez probablement confié des fonctions critiques à un fournisseur unique sans jamais le traiter comme un risque de contrepartie. Faites l'inventaire, diversifiez, sécurisez d'abord la souveraineté de vos données.

Si vous êtes étudiant ou en début de carrière : retenez une chose. La machine excelle déjà à router de l'information et à exécuter des tâches cadrées. Si toute votre valeur tient à mémoriser un outil, vous devenez précisément ce que l'on automatise en premier. Votre avantage est ailleurs : dans le jugement, dans la capacité à poser le bon problème, dans ce que j'appelle l'aristocratie du jugement par opposition au prolétariat technologique. Cela s'apprend, et cela ne se loue pas.

Si vous êtes investisseur : changez de question. Vous ne valorisez plus le modèle qu'une entreprise utilise, vous valorisez la profondeur du contexte qu'elle possède et que personne ne peut répliquer. La rente migre du modèle vers le contexte.

Utiliser, sans jamais dépendre

Revenons au 12 juin.

Ce qui a sidéré, ce n'est pas la décision américaine en elle-même, c'est sa vitesse. Le meilleur modèle du monde, éteint pour des millions d'utilisateurs en quelques heures, par un seul ordre administratif.

La démonstration est faite, et elle ne s'oubliera pas.

La dépendance n'est pas le prix à payer pour l'intelligence artificielle. Elle est le prix de l'inattention.

Ceux qui, dans les années 2000, ont gardé une porte de sortie ouverte face à Microsoft ont gagné la décennie suivante.

Ceux qui avaient tout misé sur un seul fournisseur l'ont passée à essayer d'en sortir.

Voici ce que je crois.

La souveraineté de l'outillage sera la décision silencieuse de cette décennie, celle dont on ne parle pas dans les conférences mais qui sépare ceux qui subissent de ceux qui décident.

Elle tient en une phrase, que je vous laisse comme boussole.

Ne confondez jamais utiliser un outil et en dépendre.

À dans deux semaines pour la prochaine revue Perspectives,

Jean-Charles

Ce que je lis, regarde, écoute

  • Simon Willison, The Fable 5 export controls harm US cyber defense (lien). Le contre-argument le plus intelligent de la quinzaine : en coupant son meilleur modèle, l'Amérique désarme ses propres défenseurs. La souveraineté mal pensée se retourne contre celui qui l'invoque.
  • The Verge, Trump's Anthropic shutdown made the case for non-American AI (lien). L'effet boomerang vu de l'extérieur : la meilleure publicité pour l'IA non américaine vient d'être offerte par Washington.
  • Nate B Jones, Token vs Harness (lien). Pourquoi la valeur ne se loge pas dans le modèle que vous louez mais dans la couche de contexte qui l'entoure. La meilleure formulation que j'aie vue de ce que nous construisons.

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Notre but, avec la revue Perspectives, est de vous proposer des perspectives sur le futur du travail, de l'économie et de la vie humaine, dans une époque transformée par l'IA.

À dans deux semaines pour le prochain essai.

JCK, depuis Budapest 🇭🇺